Il faut bien que jeunesse se passe. Expression si surannée d'une telle actualité. On la voudrait dans un prodigieux mélange de douceur et de heurts, ce qu'il faut pour que cette période transitoire soit une époque d'expériences et de sentiers parcourus vers la maturité.
La naissance est une petite mort. Pessimisme s'il en est... Tant que nous voyageons au travers du fantasme suave et protecteur de la pensée attendrie de nos futurs parents, que nous ne sommes que des êtres en puissance et non en acte, nous vivons dans une éternité réconfortante. Puis vient le moment de chevaucher vers l'existence prosaïque terrestre. Nos sortons du ventre de notre mère et le compte à rebours démarre. Nous venons à peine de naître et déjà nous vieillissons. L'intemporalité planante de l'infini de la chimère se mue en espace-temps limité, qui possède des jours et de nuits, se calcule en années. Il faut s'en accommoder. Nous voudrions donc notre ère d'Homme jalonnée de décade, de longévité et peut-être de descendance si le désir de perpétuer notre nom et notre patrimoine génétique va poindre.
Il avait 22 ans. Enfin, 4 ans diraient les enfants. Ben oui 2 plus 2 ça fait quatre. On est constamment jeune. Même les vieux constatent avec quelle aisance ils ont parfois l'impression de retrouver leur 20 ans. A la seule différence qu'ils ont atteint un âge où il est admis de mourir. Qui a un beau jour, décrétée la démarcation qui sépare ceux pour qui il est moralement accepté de disparaître, des autres ? Qui déclarent que tels ou tels ne sont pas encore prêts pour dire bonjour aux angelots ? Pour une fois, ce n'est pas l'Homme, disons l'homme surtout, qui s'est mêlé d'y inscrire ses décrets. Soulagement fugace et coupable de la conscience. Dame Nature s'en est chargée elle-même, instaurant une Providence partiale, qui sait être cruelle comme conciliante. Ce que certains prendraient comme intervention du courroux divin, n'est qu'aléas de la vie. Et par définition, injuste. Comme l'inceste est prohibé, il est une loi qui ne devrait jamais être violée: les enfants ne devraient, ne doivent pas mourir avant leurs parents. La souffrance indicible qui jaillit lorsque l'irréparable est commis remet en cause ce pour quoi nous les avons mis au monde. Grandir, s'accomplir, jouir. Et néanmoins, des vieux finissent centenaires et souvent impotents, quand des néophytes de la Vie sont fauchés sans préavis. Nous portons toujours en nous cette suspicion, quand , où, comment, avec qui ?
La question fut tellement posée que sa banalité crisse aux oreilles: si nous avions su que ce jour allait être le dernier, comment aurions nous agit ? Manière comme une autre pour l'Homme de contrer son angoisse de l'inconnu et de l'éternité. Point n'est pourtant besoin d'un Dieu jamais vu jamais entendu, ni d'un Paradis si extatique. La mort est une étape de notre existence, comme l'est notre réalité dans le désir de nos père et mère, comme l'est la vie que nous menons, actuellement, comme l'est la mort, étape suivante de l'exploration, de l'émerveillement, de la contemplation et de l'accueil. Un passage vers d'autres rivages où nous continuerons notre formation d'entité, d'humain, d'esprit, d'âme.
Cependant, la limite a été franchie. Mourir certes, mais pas si vite, pas si opinément, pas avant d'avoir fait son petit bonhomme de chemin en ce monde.
N'oublions pas qu'il nous reste un droit primordial, née du fait que nous sommes doués de raison (sic): notre volonté ou non à accepter, notre volonté ou non à pardonner. Choix intimement personnel que nous n'avons pas à juger.
Il avait 22 ans. On est jeune, on s'amuse, on boit des canons avec les potes, on observe les filles avant de passer à la pratique, on traverse des crises existentielles, des hauts des bas, on se questionne sur notre avenir pas si lointain, on Vit. Jusqu'ici tout va bien. Un soir comme une autre. Sans savoir que le lendemain matin, on aura sauté à pieds joints de l'autre coté de la frontière.
On est jeune, on va en boîte. On est jeune, on se brouille pour tes broutilles. Et parce qu'on est jeune, des bagatelles lourdes de sens, plus ou moins machistes, sur ce que l'on pense nous appartenir de droits, comme les femmes, les bagnoles, l'argent, tant d'autres choses encore... Mais justement parce qu'on est jeune, on est prompts à la réconciliation. Ainsi qu'à la rechute.
Où va se placer la fierté virile ? Ce n'est pas une nouveauté, la fait que le levier de vitesse soit le prolongement pénien. Seulement, l'immaturité de la réaction nous frappe toujours de plein fouet. En quoi est-ce gênant qu'un automobiliste vous double ? Non, non, je m'égare, car je suis toujours troublée par la véritable question: Pourquoi la mécanique est ainsi investie de notre valeur comme si la taille de la carrosserie ou la sportivité de notre conduite déterminaient notre puissance ? Joujou sexuel dans le fond. Pourquoi poser en affront la décision d'une personne de vous dépasser parce qu'elle trouve que vous roulez lentement ? Doubler, se faire doubler, action si anodine que même ouvrir une boîte de conserve nous semble plus évènementiel. La naïveté de croire que la voiture est l'allégorie de notre mérite, le tout exacerbé par l'alcool.
La Sécurité Routière peut être satisfaite. Aucun des passagers des deux voitures n'est mort d'un accident de la route causé par un taux d'alcoolémie frôlant dangereusement le kilo par litre de sang. Je ne compte pas vous faire ici un réquisitoire en faveur des ligues anti-alcool, anti-tabac, des AA, ou je ne sais quoi encore. J'ai bu, je fume. Le tout est une question de modération. On peut trop aimer, trop détester , trop manger, trop boire, trop dormir. Un fois, ça passe, deux fois... On commence à jouer avec le feu. L'excès n'est jamais bon. Tout se paye. Le souci est que certains trinquent pour les autres.
L'alcool ne tue pas qu'au volant. Nous connaissons l'alcool niais qui fait rire pour tout et n'importe quoi, l'alcool qui endort, et celui qui rend mauvais. Dernière option qu'il n'a pas choisi. Démarrage au quart de tout une fois passé devant, piqué au vif de s'être fait dépassés, filature... La pègre n'aurait pas fait mieux. Vous vous les imaginez, les trois premiers qui scandent comme la vache meuglent : « vas-y allez, ouais, vas-y ! », quand le quatrième sort sont cran d'arrêt ? On voudrait voir ça réservé aux faubourgs obscurs d'un quartier mal famé avec hallucination de Jack the Ripper en prime. C'est pourtant ainsi que ça c'est passé. Fascination de la limite subitement si proche. Jouissance sadique et morbide sans doute, de posséder dans ses mains le pouvoir de retirer la mort, quand donner la vie prend du temps .
Quatre faucons qui lui sont tombé dessus avec l'excitation aveugle de l'ivresse qui leur donne la rapacité de vautour affamés. « Vas-y ! ». C'est fait. Égorgé comme un mouton à l'abattoir. Stupeur et tremblements.
Il avait 22 ans. Il, c'était Michel. Son prénom est une part intégrante de son identité. Celle que lui ont niée ces agresseurs. Je ne connais ni leurs noms ni leur âge. Et même si ça avait été le cas, j'aurais délibérément choisi de ne pas leur nommer. Ça aurait été leur faire une faveur. Car ils ont manquée une étape, que n'importe quel Homme sensé sait: un véritable ennemi, on le respecte. On lui accorde une mort digne de sa valeur et de son existence. On le tue de sang froid certes, mais on le regarde dans les yeux. L'indifférence est la marque du mépris. Et je les méprise parce qu'ils ne mérite en aucun cas une quelconque reconnaissance. Aimer ou haïr, au fond, c'est semblable, un sentiment passionné, qui prouve que la personne a un intérêt pour nous. C'est-à-dire qu'elle compte. Les abhorrer seraient déjà leur faire une fleur. Pour 20 ans ou perpette. Largement le temps de torturer le peu de conscience qu'ils possèdent en bousillant leur vie aussi brutalement qu'ils ont supprimé la sienne. Largement le temps de cogiter dans leur 9m². Parce que leur accorder l'hégémonie dans les sujets de conversations, dans nos pensées, c'est oublier la mission, si je puis m'exprimer ainsi, que sa disparition à fait surgir: honorer sa mémoire.
J'ai toujours pensé que la façon dont les gens disparaissait n'avait que peu d'importance. Ce qui importe, c'est qu'ils aient vécu, c'est-ce qu'ils ont vécu. Des joies et des peines qu'ils ont traversées et apportées, des victoires qu'ils ont accomplies, de la place qu'ils ont eu à nos cotés, de leur maturation si touchante, de la fierté qu'ils nous procuraient de les voir si indépendants, du trouble qu'ils créaient de les constater si à notre image et si uniques.
Ne résumons pas Michel à sa fin, tragique fut-elle. Perpétuons sa mémoire par tous ces souvenirs, vivaces ou confus, qu'ils a laissé. Il y a deux morts, qui n'en font qu'une véritable. Un jour nous cessons de respirer, nous décédons physiquement. Tant que l'âme est toujours portée par ceux qui l'ont aimée, point de mort. L'immatériel est aussi intemporel que le rêve que nous étions avant notre naissance. Seul le tangible se putréfie, retourne à la poussière comme lorsqu'il naquit. Un trépas, une éclosion, immuable recommencement qui permet de pérenniser la trace de notre passage ici bas.
Fratrie, amis, rappelons nous que l'énergie de vie qui sourd en nous est suffisante pour porter celle des autres.
Fratrie, amis, nous possédons, la chance, peut-être à double tranchant, d'être encore présent dans ce monde, n'oublions pas de respecter le souvenir de ceux qui l'ont partagé à nos cotés.
A Michel.