Vous rappelez vous vos dix ans ?
Vous étiez fiers d'entrer enfin dans le monde des grands, dans celui où l'âge se calcule avec deux chiffres. Dans celui où vous alliez bientôt quitter les petits de l'école primaire pour rejoindre le terrifiant et impitoyable monde des collégiens boutonneux. Et entre deux années scolaires, vous jouissiez des vacances comme d'un temps éphémère mais si savoureux justement par son coté momentané. Peut être que Papa et Maman vous envoyaient chez Grand-mère et Grand-père, où vous faisiez des gâteaux avec la première et partiez à la pêche avec le second. Peut être alliez vous dans les colonies de vacances, où il s'agissait de se battre pour sa survie dans l'univers hostile du monde enfantin...
Mais quand vous étiez en famille, entre mômes ou que vous faisiez cavalier seul, cette été là, je partais pour la première fois en vacances toute seule chez des amis, des amis si proches qu'ils sont mes parents de coeur. Dès Noël, qu'à cette époque, ma mère et moi ne passions pas encore tous les ans chez eux, il avait été question que j'aille au bagne chez eux. J'étais une bagnarde très enthousiaste quoi qu'il en soit ! Parce que vous savez, c'est bien connu, c'est toujours mieux chez les autres, chez les parents des autres, les notres étant obligatoirement de farouches geôliers. Evidemment, dès le mois de mars, je frétillais déjà de quitter le cocon maternel pour partir en goguette. Ca allait être si exaltant ! Surtout quand vous les connaissez. Mes huluberlus, passionnés enseignants, globe trotteurs depuis 30 ans, militant sd'extrême gauche, bon vivants dans l'âme, à la maison typiquement angevine, où le jardins fut témoin de nos frasques dans la piscine de 2m sur 3 avec éclaboussades et jeux de balles. Et sans enfant, mon égo de fille de dix ans s'en trouvait réconforté, j'allais être la seule et l'unique pendant qunize jours. Leur fille adoptive comme ils sont mes parents adoptifs. D'ailleurs, ceci étant, après un voyage en Algérie, qui fut leur grand retour sur cette terre de feu et d'amour après 30 ans d'absence, et qui a une signification particulière puisqu'elle fut la première destination en commun à ces deux zouaves, ils m'ont officiellement adopté quand leur connaissance algérienne leur demanda s'ils avaient des enfants. Exotique n'est-ce pas ? Remplir oralement les formulaires d'adoption à coté des chameaux dans les dunes, c'est attrayant !
Donc nous voilà au jour J. Rempli de joie et d'excitation de puce pour moi et d'angoisse pour ma mère. Car oui, chez nous on ne connaît pas la proximité, il a fallut qu'ils habitent à 600 km de notre patelin, et que en plus, mon instance parentale et Zigototte aillent jusqu'en Inde pour se rencontrer. Un fou mysogine de clichés diraient " Ah les femmes.... C'est compliqué". Cette " complication" fut à l'origine d'une des plus belles des rencontres.
Mais pour le moment, ces considérations sont plus que lointaines, car c'est la première fois que je vais prendre le train toute seule, grâce à la nouvelle ligne qui passe pas loin de chez nous et qui fait le trajet direct sans changement à Paris.
"Tu as tes billets, ta carte de réduction ?", " Tu restes sage, hein" , "Tu n'hésites pas à appeler quelqu'un si tu as un problème ou que l'on t'ennuie !", "Fais attention à ton sac", "Tu m'appelles dès que tu arrives !". Oui, Maman. Très bien Maman. Mais ne pleure pas Maman, tout se passera bien je t'assure, moi z'ai pas peur, na ! Mais laisse moi partir Maman, le train et là et il va se remettre en route sans moi ! Maman, moi aussi je t'aime !
Et voilà, enfin dans le train, avec le visage éploré de ma mère, qui laisse pour la première fois sa fille accomplir son périple ferroviaire. Et ladite fille, pas inquiétée le moins du monde, mis à part par LA question qui d'ordinaire fait rugir les parents :" Quand c'est qu'on arriiiiiiive ?! ".
C'est ainsi que Stephen King est entré dans ma vie. En prenant le train. D'ailleurs comme dit le film, "ceux qui m'aiment prendront le train". Pour Angers, où Paris gare de Lyon il y a peu. Les gares sont des lieux où se croisent les sentiments les plus ambivalents et les plus divergents, la tristesse, les réjouissances, la rancoeur et le pardon, la fin mais dans mon cas le début d'une relation... 3 petites heures pour la liaison Le Creusot TGV- Angers St Laud. Descente du train, sautage dans les bras, effusions, bisous, sourire, la liesse des vacances qui ne font que commencer.
"Tu connais Stephen King ?". " Ca me dit quelque chose..." répond la fillette de dix ans que j'étais. "Ah ça devrait te plaire !". En ce premier été qui s'ensuivra de beaucoup d'autres chez eux, ma cure Stephen King allait démarrer. Je crois que presque chaque soir, lors de ces quinze jours novateurs, fut bercé par un film adapté du romancier. Frissons, fascination, génie qui s'impose à soi. Tant de torture mentale et d'ingéniosité morbide pour un seul homme. Mais qui est-il ? Je ne l'ai su que bien plus tard, étrangement. D'ordinaire, j'ai l'habitude de me documenter un tant soit peu sur les plus ou moins illustres inconnus qui arrivent dans ma vie, mais cette fois ci, ce fut comme un pacte tacite avec moi même, garder le mystère pour savourer les abysses de l'occulte.
Pour être honnête, je crois que j'ai eu de la chance, parce que j'ai entamé ma passion Stephen King ( et sans avoir lu un seul de ses livres, un comble pour une lectrice acharnée !), par le bon film, le Ca.
Je me souviendrais toujours de cette soirée là. Les trois tomes du bouquin traînaient en haut de l'escalier, et assise sur les marches je scrutais l'illustration de la couverture avec un magnétisme dont j'étais incapable de me défaire. Puis vint le " Tu viens manger, puce ?". Obligée de le laisser, et puis comme beaucoup d'enfants, mon attention se reporta vite sur autres choses, les délices volupteux du tarama ( fait maison par un surdoué de l'épicerie fine du marché ), ou la bonne odeur de la côtelette d'agneaux qui grésillait sur le barbecue.
A la fin du repas, la question de Michel tomba : " Comment on s'organise ?". En effet l'espèce fort curieuse et rare nommée Michel est une fana des listes, qu'il fait pour tout et n'importe quoi, que ce soit les courses ou l'ordre des copies qu'il a à corriger. Michel est un féru d'histoire qu'il enseigne, et accessoirement un amoureux de la micro sieste, qui pour les néophytes consiste dans le fait de prétendre aller dormir pour une vingtaine de minutes histoire de récupérer, mais dont la durée s'allonge généralement à plus d'une heure, sauf évidemment en cas d'impératif. Adorable !
C'est devenu un leitmotiv, une tradition de poser cette question, parce qu'elle nous éxaspère, Kin et moi. Imaginez que vous planifiez vos vacances à la minute près. On se croirait au boulot. Besoin d'une corde pour vous pendre ? Mais où serait donc la spontanéité salvatrice ?!
Ce jour là, en fin d'après midi, Kin et moi étions allées faire un tour au vidéo club, pour chercher le Ca. Cher vidéo club qu'on a fini par connaître tellement par coeur que l'on s'est retrouvées par pur mauvais hasard au rayon porno. Belle partie de marrade à la vue des beaufs au look de camionneur entre la bedaine Kro et les tatouages à peine plus réussis que les pastiches chimiques vendus avec les Malabar. "Tu vas adorer !". Elle m'en avait parlé, et avide de frisson, j'avais acquiescé avec empressement.
-"On a loué le "Ca", Mimiche".
-"Ah bah, je vais me chercher une bière et faite moi une place dans le canapé !".
Et nous voilà tous les trois plantés devant le petit écran. J'alternais entre me réfugier dans les bras de Kin et dans ceux de Michel. Mais quelle déléctation, le plaisir extatique de l'horreur qui révulse et de la fascination qui trouble et scotche au film....
Il me fut quasi impossible d'aller me coucher ce soir là. Refus total de monter l'étage sans que toutes les lumières fussent allumées. Impossibilité de me rendre aux toilettes sans transformer yeux et matière grise en téléscope.
Cette nuit là fut une des meilleures de ma vie d'enfant. Se faire peur est vieux comme le monde. Tester ses limites avec une garde fou rassurant : ce n'est que de la fiction.
Nous étions en 1998. En juillet 1998. Les Tommyknockers sont entrés dans mon existence le soir de la finale de la coupe du monde. Plus de deux heures coupés du monde, nous avons suivi le film. Soudain la réalité est réapparue. Qu'est-ce qu'il se passe ? Mais oui, c'est le soir de la finale, on a dû gagner pour qu'il y ait un tel tintouin !
Kin et Michel habitent dans une ville quasi mitoyenne, à 5 kilomètres, d'Angers. On entendait l'exultation du centre de cette dernière comme si ça se passait devant la maison.
Ce n'est pas cet été là que je me suis mise au foot. Il n'est pas encore venu. Mais il fut celui où l'intelligence macabre d'un homme me subjuga irrémédiablement.